Langue et réconciliation

« L’une de mes amies… je la revois clairement aujourd’hui, parce que j’avais tellement peur de cette religieuse qui s’est approchée d’elle… en ayant l’air de vouloir la tuer. Elle l’a agrippée par le cou et l’a secouée. “Je ne veux plus jamais t’entendre parler ta langue!” »

Des dizaines d’années plus tard, Lillian Elias se souvient encore de cette scène au Pensionnat indien d’Aklavik, qu’elle a fréquenté à partir de l’âge d’environ huit ans. Comme de nombreux enfants du Nord canadien, elle y avait été envoyée sous la pression du gouvernement. Une fois sur place, « nous n’osions pas parler notre langue », a-t-elle expliqué, « même si nous ne parlions pas anglais. On nous brutalisait ».

Comme la Commission de véracité et réconciliation l’a souligné, la préservation des langues traditionnelles est essentielle à l’épanouissement culturel et à l’autodétermination des Autochtones. Même l’inuktut, deuxième langue autochtone la plus parlée au Canada, est soumis à des pressions énormes.

« En 2011, environ 75 % des jeunes Inuits ne terminaient pas leurs études secondaires »

Ainsi, même si les pensionnats indiens sont maintenant fermés, les Inuits luttent toujours pour préserver leur langue. Et ils ont trouvé une alliée en la Counselling Foundation of Canada, dont le désir de favoriser la réussite des apprenants inuits s’est traduit par un investissement philanthropique ambitieux aux implications beaucoup plus vastes.

 

Le plus grand défi

L’investissement de la Fondation a commencé en 2011, alors qu’environ 75 % des jeunes Inuits ne terminaient pas leurs études secondaires. Puisque ceux qui quittaient l’école sans diplôme avaient trois fois moins de chances de trouver un emploi, cette disparité risquait d’avoir des coûts humains dévastateurs. Inuit Tapiriit Kanatami (ITK), organisme de coordination sans but lucratif qui représente les Inuits au Canada, a déclaré que le « plus grand défi en politique sociale de notre temps » consiste à combler ces lacunes dans l’éducation.

L’un des principaux problèmes est d’ordre linguistique. La stratégie nationale sur la scolarisation des Inuits, publiée par ITK en 2011, a mis en exergue des études montrant que l’instruction dans leur langue maternelle est le plus important prédicateur de la réussite scolaire des enfants des minorités autochtones partout dans le monde. Plus cette instruction dure longtemps, mieux les enfants réussissent, même dans l’apprentissage d’autres langues.

En 2011, les gouvernements des quatre provinces et territoires comptant une forte population inuite reconnaissaient désormais l’importance que ces communautés bénéficient d’une scolarisation adaptée à leur culture. Les efforts visant à permettre une scolarisation en langue traditionnelle se heurtaient toutefois à un obstacle fondamental. La langue inuite, l’inuktut, regroupe une dizaine de dialectes principaux et neuf systèmes d’écriture différents. Ces systèmes se divisent eux-mêmes en deux ensembles complètement distincts de caractères, les uns utilisant l’alphabet latin, les autres utilisant les symboles syllabiques, soit les caractères distinctifs créés par les missionnaires au xixe siècle afin de rédiger des textes en ojibwé et en cri. Cette diversité signifie qu’il est difficile pour les écoles disséminées sur les territoires inuits traditionnels, le Nunangat inuit, d’élaborer du matériel didactique d’usage commun.

À son arrivée au pensionnat, Lilian était déconcertée par les lectures obligatoires : « En voyant tout le gazon vert, je croyais que Dick et Jane [1] étaient au paradis. » Même si les jeunes Inuits d’aujourd’hui connaissent beaucoup plus de choses sur la vie dans le Sud, Peter Geikie, ancien directeur du Centre national Amaujaq de scolarisation des Inuits d’ITK, explique qu’à l’époque où il enseignait à l’école secondaire, « beaucoup des ressources pédagogiques que nous utilisions en Alberta parlaient d’agriculture… et de la vie à Calgary », des textes en langue anglaise qui demeuraient déconnectés de la vie et de la culture des étudiants. Pour donner leurs cours en inuktut, de nombreux enseignants devaient mettre au point leurs propres outils de base.

Inévitablement, l’usage de la langue était en déclin. En 2011, 63,3 % des Inuits se déclaraient capables de tenir une conversation dans un de leurs dialectes traditionnels, mais cela représentait déjà une baisse de 5,5 % depuis 2006 seulement.

 

Un plan sur 25 ans

Lorsque Bruce Lawson, président de la Counselling Foundation, a cherché en 2011 à savoir ce que la Fondation pouvait faire pour favoriser la réussite éducative des Inuits, Udloriak Hanson, alors conseillère spéciale auprès de la présidente d’ITK, lui a suggéré de contribuer à unifier l’inuktut écrit.

Mme Hanson lui a expliqué que les représentants communautaires et les experts en étaient arrivés à la conclusion qu’un système d’écriture standardisé à l’usage des écoles serait nécessaire pour faire de véritables progrès. Un tel système ouvrirait la voie à des améliorations dans des domaines comme la préparation à la carrière au niveau postsecondaire, qui ne pourraient vraisemblablement se concrétiser que plus de quinze ans plus tard. ITK ne pouvait toutefois pas commencer à mettre en œuvre ce plan à long terme, puisque les programmes gouvernementaux n’en couvraient pas les coûts.

Une réforme linguistique n’était pas le choix d’investissement le plus naturel pour The Counselling Foundation. Frank Lawson a fondé l’organisme philanthropique en 1959 afin de soutenir l’orientation professionnelle des jeunes, inspiré à la fois par son engagement de longue date auprès du YMCA et par son succès professionnel en finance, une carrière choisie après de longues recherches effectuées à la bibliothèque d’un camp de prisonniers de guerre durant la Première Guerre mondiale. Bien que la Fondation ait accordé dès 1987 des dons visant à venir en aide aux jeunes Autochtones, notamment en finançant le Cercle des étudiantes et étudiants autochtones de l’Université Laurentienne dans le but d’accroître l’accessibilité des services d’orientation professionnelle à cet établissement, elle n’avait jamais financé de projet de préservation d’une langue ni de projet visant spécifiquement les Inuits.

La proposition d’ITK impliquait pour la Fondation de s’éloigner de ses domaines de financement habituels, soit le développement de carrière et l’employabilité. Néanmoins, puisqu’une scolarisation de base est essentielle à ces fins, le président et le conseil d’administration de la Fondation ont décidé qu’un investissement dans ce projet était justifié. Comme les leaders communautaires avaient déterminé que l’instruction en langue inuite constituait un besoin clé, explique Bruce, la Fondation estimait que « si nous croyons en l’idée d’aider les peuples autochtones dans ce pays, c’est un des domaines dans lesquels nous devrions investir en conséquence ».

 

Trouver des mots pour les enfants

De 2011 à 2017, la Fondation a versé 600 000 $ à ITK pour financer ses travaux d’unification de l’inuktut, et le versement d’une somme additionnelle de 400 000 $ au cours des deux prochaines années vient d’être approuvé, en décembre dernier. Le projet a pris forme à la suite d’une vaste consultation auprès des communautés inuites de l’ensemble du pays, notamment lors d’audiences publiques chargées d’émotion, qui a mis en évidence l’importance de ces travaux au-delà des taux de diplomation. Monica Ittusardjuat, coordonnatrice des langues à ITK et une autre survivante des pensionnats indiens, se souvient d’avoir entendu des jeunes raconter « combien il est difficile d’être Inuk et de ne pas pouvoir parler à ses grands-parents… réclamant désespérément du matériel pour les aider à apprendre la langue ».

ITK a formé un groupe de travail composé de linguistes, d’éducateurs et d’autres spécialistes de différentes régions afin d’orienter le projet. Leurs discussions passionnées ont fait ressortir des craintes plus générales au sujet de l’effet possible de l’unification sur les dialectes individuels, auxquels de nombreux Inuits sont profondément attachés. Travailler à l’établissement d’une norme unique n’a pas été facile : « les gens pleuraient et étaient émotifs et parfois furieux, mais tout cela était constructif », se souvient Monica. Comme elle l’a déclaré lors d’une rencontre, « quand vous construisez un igloo, vous devez enlever un peu de neige de ce bloc-ci et de ce bloc-là, et du bloc du fond, pour qu’à la fin, tous les blocs se tiennent ».

« Ce projet est un pas philanthropique vers un redressement des relations coloniales »

Toutes ces rencontres ont mené en 2015 à la tenue du Sommet national sur la langue inuite à Iqaluit, auquel ont également assisté des représentants des Inuits du Groenland et de l’Alaska, des peuples dont la langue ressemble suffisamment à l’inuktut pour que les conférenciers présents les comprennent sans avoir besoin d’un interprète. À la suite de ce sommet, la décision de viser l’établissement d’une norme inuktut s’appuyant sur l’alphabet latin, plutôt que sur l’écriture syllabique, a été prise, beaucoup ayant fait valoir que plus le système d’écriture serait compatible avec les nouvelles technologies numériques, plus il favoriserait la préservation de la langue. Il a toutefois été convenu que tout ce qui serait développé devait viser à fournir un cadre commun d’apprentissage aux élèves inuits et non à forcer les adultes à adopter de nouvelles conventions.

Ces travaux se poursuivent aujourd’hui, et ITK prévoit soumettre une proposition pour une orthographe et une grammaire inuktutes unifiées aux leaders inuits d’ici la mi-2018.

 

Une vue d’ensemble

L’aide financière de la Counselling Foundation au soutien du premier système d’écriture « créé par et pour les Inuits au Canada » est un pas philanthropique vers un redressement des relations coloniales, mais la Fondation voit encore plus grand sur le plan de la réconciliation.

Au cours des six dernières années, elle a accordé d’autres dons au profit des peuples autochtones au Canada, y compris des fonds destinés à un programme de l’Université de Victoria qui enseigne aux étudiants en psychologie à combiner les pratiques d’aide et de guérison traditionnelles aux méthodes de counseling occidentales. Elle a également encouragé la réconciliation plus généralement en finançant des groupes comme le 4Rs Youth Movement et le Cercle sur la philanthropie et les peuples autochtones au Canada, lequel incite les fondations à accroître l’aide financière qu’elles accordent aux communautés autochtones en tenant compte des priorités de ces dernières et de leur vision du monde. La Fondation figure aussi parmi les organismes ayant participé à la rédaction et à la promotion de la « Déclaration d’action de la communauté philanthropique », qui a été présentée sur la tribune de l’événement de clôture de la Commission de véracité et réconciliation à Ottawa en juin 2015 et dont les signataires s’engagent à faire cause commune avec les peuples autochtones.

Par toutes ces actions, la Counselling Foundation est devenue un exemple parfait du rôle utile que la communauté philanthropique canadienne peut jouer dans la réconciliation pour un avenir meilleur.

 


[1] Principaux personnages des livres de langue anglaise de la série « Dick and Jane » qui étaient couramment utilisés dans les années 1930 à 1970 pour apprendre aux enfants à lire.

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