Garder les jeunes hors de la rue

« C’était pendant la période des Fêtes. Il faisait très froid, et je me sentais tellement seule… invisible, même si je hurlais à l’aide de l’intérieur. »

C’est ainsi que Katherine McParland décrit les premiers moments de sa vie dans la rue. Même si elle a vécu dans 28 familles d’accueil différentes durant son enfance, Katherine avait réussi à obtenir son diplôme d’études secondaires, à se trouver un logement et à s’inscrire à l’université Thompson Rivers. Puis, lorsqu’elle a cessé d’être sous la tutelle du système de protection de l’enfance à 19 ans, Katherine a perdu un soutien essentiel, ce qui a mené à son éviction, puis à deux années et demie sans domicile, « alors que chaque heure était une lutte pour survivre ».

Après avoir retrouvé un logement stable, Katherine a obtenu son diplôme en travail social, et elle travaille aujourd’hui pour l’organisme Interior Community Services de la Colombie-Britannique, où elle aide les jeunes à se sortir de la rue et à éviter de s’y retrouver.

Dans le cadre de son travail, elle a participé à une initiative remarquable visant à mettre fin à l’itinérance chez les jeunes à Kamloops. Katherine a récemment été nommée membre du Comité consultatif sur l’itinérance du gouvernement fédéral, où sa défense fervente des intérêts des jeunes itinérants pourra orienter la politique nationale.

Katherine et ses semblables se trouvent toutefois face à un statu quo désolant. Chaque année, jusqu’à 40 000 jeunes Canadiens vivent dans l’itinérance, alors qu’ils font déjà partie des populations les plus vulnérables de la société : près de 30 % sont LGBTQ2S et 31 % sont autochtones, et 63 % ont été victimes de violence ou d’autres sévices pendant l’enfance. De plus, 42 % déclarent avoir fait au moins une tentative de suicide. Et plus les jeunes restent longtemps dans l’itinérance, plus ils risquent d’être exploités et de sombrer dans la maladie mentale et la dépendance, ce qui ne fait que réduire leurs chances de s’en sortir en travaillant ou en faisant des études.

Alors, que peut-on faire?

 

Des solutions pour réparer un système défaillant

Pour relever ce défi, la fondation Catherine Donnelly a lancé un projet pilote audacieux, ce qui l’a amenée à soutenir le travail de Katherine à Kamloops.

La Fondation a été établie en 2003 par les Sisters of Service, une congrégation catholique libérale de Toronto qui a déjà été active à l’échelle du Canada. À l’époque, ces religieuses approchaient la fin de leur vie active, mais cherchaient un moyen de poursuivre leur mission sociale, soit celle d’aider les personnes marginalisées et exclues. Dans cette optique, la Fondation met l’accent sur l’avancement de la justice sociale et écologique.

Pendant des années, les religieuses ont géré des foyers pour les femmes dans différentes villes canadiennes. Le logement, et en particulier l’itinérance, figure donc parmi les priorités de la Fondation depuis ses débuts.

La Fondation a d’abord adopté une approche plutôt traditionnelle en invitant les organismes individuels à lui présenter des demandes de dons et en accordant une aide financière d’une durée d’un an pour chaque projet accepté. Valerie Lemieux, directrice générale de la Fondation, se souvient toutefois s’être demandée assez rapidement, « tout cela est bien beau, mais… transformons-nous vraiment la société? »

« Quarante-deux pour cent de jeunes sans-abri déclarent avoir fait au moins une tentative de suicide »

Le retrait du gouvernement fédéral de la politique sur le logement à compter du milieu des années 1990 a engendré un vieillissement des infrastructures et « une course folle pour tenter de relier… des programmes disparates, en essayant de rattraper des dizaines d’années de retard ». Consciente qu’aucun projet isolé, aussi fructueux soit-il, ne permettrait de pallier les défaillances du système, la Fondation a commencé à chercher d’autres solutions.

La clé semblait résider dans la prévention, plutôt que dans une simple augmentation des services de crise, comme les lits d’hébergement. Étant donné sa taille relativement modeste, la Fondation a décidé de travailler « en amont » et de se concentrer à aider les jeunes sans-abri. Comme Stephen Gaetz, directeur de l’Observatoire canadien sur l’itinérance, le dit si bien, « si un jeune de 13 ans est hébergé chez des amis temporairement, aidons-le immédiatement, avant qu’il ait 18 ans et se retrouve dans les rues du centre-ville de Vancouver avec une aiguille dans le bras ».

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

De nombreuses organisations sont en contact avec les jeunes à risque – des écoles, hôpitaux et lieux de travail en passant par les gouvernements et les organismes de services sociaux sans but lucratif – et devraient donc être en mesure d’aider. Une coordination est toutefois essentielle. Lorsque la Fondation a commencé à organiser des discussions entre un grand nombre des chercheurs et des organismes de services à la jeunesse les plus réputés au Canada, il est devenu évident qu’aucun d’eux n’avait la même définition de « l’itinérance chez les jeunes » et encore moins un plan commun.

De telles disparités peuvent avoir des conséquences tragiques. Ce qui est arrivé à Katherine, par exemple, s’inscrit dans un scénario plus large : trop souvent, les jeunes qui sont placés en famille d’accueil ne développent pas les aptitudes et n’obtiennent pas le soutien dont ils ont besoin pour vivre de façon autonome lorsqu’ils atteignent l’âge adulte. Un nombre effarant d’entre eux aboutissent donc dans la rue.

Pour prévenir ces échecs systémiques, la Fondation a conclu qu’elle devait délaisser le financement de projets ponctuels d’organismes individuels pour participer à un effort de collaboration plus vaste et de plus longue durée.

 

Vers un chez-soi

À compter de 2012, la Fondation a essayé simplement d’aider les communautés à coordonner leurs interventions face à l’itinérance chez les jeunes. Elle a lancé à Kingston et à Kamloops des projets pilotes ayant pour but de favoriser l’établissement de liens entre les administrations municipales et gouvernementales et les organismes sans but lucratif tels que United Way.

Ces projets ont porté leurs fruits. À Kamloops, le processus a mené à la constitution d’un comité composé de représentants de plus de 50 entreprises et organismes locaux, que Katherine a aidé à former. Le comité a pris des mesures pour affecter une équipe de travailleurs des services sociaux à chaque jeune jugé à risque, et a effectué le premier dénombrement « à une date donnée » des jeunes sans-abri dans la région, des chiffres de base que la plupart des communautés n’ont pas. En plus d’avoir aidé plusieurs jeunes à renouer avec leur famille et d’autres à se trouver un emploi, le comité a presque triplé le nombre de logements en milieu de soutien qui est offert aux jeunes qui quittent un refuge pour aller vivre dans un logement.

« Si un jeune de 13 ans est hébergé chez des amis temporairement, aidons-le immédiatement, avant qu’il ait 18 ans … avec une aiguille dans le bras »

En 2015, ces réalisations ont donné naissance à Vers un chez-soi, une coalition nationale vouée à l’élimination de l’itinérance chez les jeunes. Portant le nom (en anglais) du programme initial déployé à Kamloops, la coalition compte parmi ses membres des organismes tels que L’alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance, Egale Canada Human Rights Trust et le Centre de toxicomanie et de santé mentale.

Le personnel de la coalition aide non seulement les communautés à appliquer des solutions qui ont fait leurs preuves, mais aussi à en concevoir de nouvelles. Par exemple, de plus en plus de données probantes montrent qu’il est beaucoup plus économique (et humain) de simplement donner aux gens un endroit où vivre que de gérer les crises qu’engendre l’itinérance. Le Boys and Girls Club of Calgary a appliqué cette approche aux jeunes dans le cadre de son projet Infinity. Ce projet a démontré qu’il en coûte en moyenne 39 $ par jour pour loger un jeune dans son propre logement, comparativement à 89 $ dans un refuge, ou à 250 $ dans un centre de détention. Dans le but de déterminer le meilleur mode de fonctionnement d’un programme pour les jeunes qui accorde la priorité au logement, Vers un chez-soi a lancé des projets pilotes avec des partenaires locaux dans des villes comme Hamilton et Ottawa.

Ces projets ont été possibles seulement parce que Vers un chez-soi a réussi à s’assurer le soutien du gouvernement. En plus de son travail dans différentes villes, la coalition a plaidé en faveur de changements collectifs auprès des provinces canadiennes et a obtenu du gouvernement fédéral des fonds de 7,99 millions de dollars pour mettre à l’essai son programme de logement. Cela témoigne de la puissance de la coalition pour faire connaître les préoccupations de la population à l’égard du problème de l’itinérance et amplifier sa voix. Puisque le gouvernement fédéral s’apprête à déployer sa nouvelle Stratégie nationale sur le logement –l’investissement promis de 40 milliards de dollars sur dix ans qui représente son premier réinvestissement majeur dans le logement depuis le milieu des années 1990 –, Vers un chez-soi a récemment embauché son premier directeur des politiques publiques à plein temps.

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Le député Adam Vaughan visite l'Université York en avril 2017 pour annoncer le nouveau financement fédéral pour la prévention de l'itinérance chez les jeunes. (UNIVERSITÉ YORK)

Étant donné que la coalition n’est pas en mesure de collaborer directement avec chacune des communautés qui souhaitent mettre en œuvre plus de solutions collectives, elle offre aussi un accès libre à ses ressources de planification, qu’elle rend disponibles gratuitement à toute personne intéressée. La disponibilité de ces ressources a favorisé l’adoption de l’approche de la coalition partout au Canada, mais aussi à l’étranger, des organismes Vers un chez-soi distincts ayant vu le jour aux États-Unis et en Écosse.

 

Accepter la fin

Selon Valerie, directrice générale de la fondation Catherine Donnelly, la clé du succès de toutes ces initiatives a été de céder le contrôle.

En demandant aux organismes que la Fondation finance de travailler ensemble en poursuivant des objectifs communs et selon des normes communes, « nous leur demandons de laisser leur ego et leurs visées personnelles au vestiaire », ce qui est difficile notamment en raison du fonctionnement de l’aide financière traditionnelle : « Ces organismes sont en concurrence », explique Valerie, « et nous, en tant que bailleurs de fonds, créons cette dynamique lorsque nous faisons une sélection ».

La Fondation a aussi augmenté sa propre efficacité lorsqu’elle a renoncé au pouvoir généralement exercé par un bailleur de fonds pour devenir plutôt l’une des nombreuses parties à la table. Ce sont ses partenaires spécialisés, comme l’organisme Eva’s Initiatives for Homeless Youth, qui l’ont incité dès le début à mettre l’accent sur le développement des ressources et des liens entre les organismes dans le cadre de son programme sur le logement. Et ces partenaires ont continué de dicter les priorités. De même, Vers un chez-soi veille à ce que les jeunes sans abri aient un mot à dire dans la conception des programmes, qui tirent profit de leurs perspectives.

« Il coûte en moyenne 39 $ par jour pour loger un jeune dans son propre logement, comparativement à 89 $ dans un refuge »

La Fondation et ses partenaires ont aussi continué à chercher d’autres bailleurs de fonds pour qu’ils participent à la mise sur pied de ces projets et en partagent le mérite. À l’échelle locale, Katherine explique que les entreprises de Kamloops ont contribué à subventionner le loyer des jeunes qui font la transition hors des refuges : « Nous avons une maison Subway; Honda nous a donné 10 000 $, alors nous avons quelques maisons Honda, et Home Depot nous a aussi fait un don. » À l’échelle nationale, Valerie s’est jointe au personnel de Vers un chez-soi pour présenter le projet à d’autres partenaires financiers potentiels, une première pour elle depuis le début de sa carrière en philanthropie. Ainsi, bien que la Fondation ait elle-même fourni les fonds de démarrage pour les premiers projets pilotes, l’investissement total qui en a découlé a été beaucoup plus important : mis à part l’investissement du gouvernement, la Fondation Home Depot Canada, Maytree et la fondation Laidlaw se sont maintenant jointes à la Table des bailleurs de fonds Vers un chez-soi que la fondation Catherine Donnelly a établie récemment.

L’accent que la Fondation met sur la prévention a également des implications radicales. Puisque la mission de bon nombre des organismes qu’elle soutient est de venir en aide aux itinérants, elle leur demande essentiellement de « se remercier eux-mêmes de leurs services ». Et la Fondation a désormais un point de vue similaire sur son propre travail.

Les Sisters of Service avaient prévu au départ que la Fondation serait permanente, mais lorsque la crise financière de 2008 a exercé des pressions sur sa dotation, il aurait fallu que la Fondation réduise l’aide qu’elle accorde dans le cadre de ses programmes pour préserver sa capacité de faire des dons à perpétuité. « Pourquoi sommes-nous ici? », se sont demandés les dirigeants et les administrateurs de la Fondation. « Pour faire ce que nous faisons et non de l’argent ». Déterminés à transformer le système, ils ont donc maintenu les dons de la Fondation au même niveau. Ainsi, bien que la Fondation compte continuer à distribuer ses fonds pendant encore au moins 30 ans, elle pourrait être obligée de même fin à ses activités plus tôt.

Certaines des sœurs qui sont toujours en vie sont encore impliquées dans la Fondation et demeurent une source d’inspiration. Valerie se souvient parfaitement du jour où l’une d’elles lui a dit : « Écoutez, nous allons mourir bientôt, et ce n’est pas grave. Personne ne vit pour toujours ».

« Pourquoi sommes-nous ici? », se sont demandés les dirigeants et les administrateurs de la Fondation.

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