La philanthropie et le journalisme :
une relation en mutation

« Ne risque pas ta vie pour un emploi à 11 $ l’heure! »

Lorsque Sara Mojtehedzadeh a infiltré Fiera Foods en 2017 pour réaliser une enquête, c’est ainsi qu’une de ses nouvelles collègues de travail l’a mise en garde contre le plancher d’usine encombré et glissant de cette boulangerie industrielle.

À la suite d’une série d’infractions en matière de santé et sécurité et de décès d’employés, la journaliste du Toronto Star s’est fait embaucher en tant qu’employée temporaire, comme 70 % des effectifs de l’entreprise. Dans le but de réduire leurs coûts et de limiter leurs obligations envers les employés et leur responsabilité, de plus en plus de compagnies comme Fiera font appel à des agences de placement temporaire pour pourvoir leurs usines en personnel.

Pendant un mois, Mojtehedzadeh a travaillé sur les chaînes de production de viennoiseries de l’établissement et a tenté tant bien que mal de suivre la cadence « effroyable » imposée par des superviseurs hurlant des ordres. Son enquête a mis au jour de nombreuses violations du droit du travail allant de bulletins de paye retenus illégalement à l’absence de formation sur la sécurité. Elle a documenté les graves répercussions de ces conditions de travail sur certains des travailleurs les plus vulnérables de Toronto, des gens de couleur pour la plupart, souvent des réfugiés.

Le compte rendu ensuite publié dans le Toronto Star a eu les effets que toute bonne enquête journalistique devrait avoir. Il a attiré des lecteurs, a suscité un dialogue et a entraîné des modifications législatives. C’est aussi l’exemple parfait du type de reportage en profondeur d’intérêt public qui est le plus menacé par la conversion des médias traditionnels en médias numériques.

Le travail de Mojtehedzadeh est financé aux termes d’un partenariat unique avec la fondation Atkinson dans le cadre d’un projet expérimental pluriannuel visant à atténuer les conséquences négatives du manque de couverture des conditions de travail en Ontario par les médias. Cette entente, une première au Canada, a déjà donné des résultats saisissants – et a soulevé de nouvelles questions urgentes concernant la force motrice et le potentiel du « philanthro-journalisme ».

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La première page du Toronto Star avec l'article de Mojtehedzadeh.

La Fondation Atkinson continue de s’intéresser à «l’information pour le peuple»

La fondation Atkinson a été créée en 1942 par Elmina Elliott et Joseph E. Atkinson, premier éditeur du Toronto Star, afin de poursuivre la quête de justice sociale et économique du couple. Entièrement indépendante du quotidien, son objectif premier consiste maintenant à garantir à tous des conditions de travail acceptables. À cette fin, la Fondation accorde des dons et défend les intérêts des travailleurs dans un éventail de dossiers allant des infrastructures publiques aux caisses de retraite. Elle se manifeste aussi en tant qu’actionnaire militante pour exiger la divulgation des pratiques relatives à la main-d’œuvre dans le secteur privé, et comme investisseuse cherchant à susciter une transformation sociale par le truchement des marchés financiers.

Néanmoins, le journalisme fait toujours partie de l’ADN de la fondation Atkinson. Celle-ci soutient depuis longtemps des journalistes chevronnés pour qu’ils fassent des reportages susceptibles d’entraîner un changement social, notamment au moyen de la bourse Atkinson en politiques publiques. La Fondation est aussi l’une des premières à avoir financé l’enseignement du journalisme, dont un programme novateur à l’intention des reporters autochtones à l’Université Western au début des années 80. Plus récemment, la fondation Atkinson a commencé à mettre la baladodiffusion à l’essai pour rallier la nouvelle génération à sa mission.

Pendant que le secteur des médias effectuait un virage difficile de l’imprimé au numérique, Patricia Thompson, directrice de l’impact social à la Fondation, explique que les dirigeants de la Fondation ont conclu que « si les gens ne peuvent avoir accès à des nouvelles, leurs droits sont en jeu : nos gouvernements ne sont pas appelés à répondre de problèmes précis si ceux-ci ne peuvent être couverts, et l’ensemble de la relation entre une presse libre et une société démocratique commence à se dégrader ».

Les enjeux sont importants, en particulier pour les travailleurs à faible revenu et les sans-emploi. Le journalisme d’enquête qui oblige les pouvoirs à rendre des comptes, comme « Temp Nation », demeure essentiel pour mettre en lumière les préoccupations des gens que les décideurs écartent ou négligent trop souvent.

Le journalisme peut aussi avoir d’autres effets indirects puissants. De plus en plus d’études montrent que les personnes qui sont exposées à des reportages sur des questions d’intérêt public qui sont importantes pour elles ont davantage tendance à exercer leur droit de vote. Et les législateurs se préoccupent des citoyens qui votent.

En 2014, explique Thompson, les membres du conseil d’administration et du personnel de la Fondation ont compris que des mesures d’urgence s’imposaient pour préserver ces bienfaits. Ils savaient que la fondation Ford des États-Unis avait récemment commencé à soutenir les journalistes spécialisés couvrant l’immigration et les marchés émergents (des « beats » dans le jargon journalistique) au L.A. Times.

Inspirés, ils se sont tournés vers le Toronto Star, un partenaire naturel pour un projet similaire. Ils ont signé un contrat avec le Toronto Star pour créer un beat consacré à l’inégalité des revenus et de la richesse, ce qui a amené le quotidien à embaucher Mojtehedzadeh.

« Si les gens ne peuvent avoir accès à des nouvelles, leurs droits sont en jeu : nos gouvernements ne sont pas appelés à répondre de problèmes précis si ceux-ci ne peuvent être couverts, et l’ensemble de la relation entre une presse libre et une société démocratique commence à se dégrader »

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Colette Murphy, PDG de la Fondation Atkinson, décerne à la journaliste du Toronto Star Sara Mojtehedzadeh un prix spécial lors de la célébration du 75e anniversaire de la fondation.

Mojtehedzadeh a assuré une couverture étroite du projet de loi 148 de refonte des lois du travail du gouvernement Wynne. Au moyen de reportages qui ont eu un grand retentissement, elle a illustré de façon percutante l’importance de moderniser les normes du travail pour protéger les travailleurs ontariens et pour réparer le filet de sécurité sociale au profit des travailleurs de plus en plus nombreux qui occupent des emplois précaires.

Seule reporter à temps plein dans le domaine de l’emploi au Canada, elle a relaté des histoires que personne d’autre n’aurait couvertes. Et leur rayonnement a été considérable : durant la première année du projet, le Toronto Star comptait un peu plus de 1 060 000 lecteurs par semaine, en moyenne, seulement pour l’édition papier.

Ce qui est peut-être le plus étonnant, c’est que « Temp Nation » a amené la WSIB et l’ARC à placer à nouveau les propriétaires de Fiera sous haute surveillance et à leur imposer des sanctions financières. Ce reportage a aussi incité le gouvernement provincial à inclure plus de mesures de protection des employés temporaires dans le projet de loi 148. L’enquête du Toronto Star « était une indication claire qu’il y avait un problème qui devrait être réglé [et] a rendu la situation plus concrète », a déclaré le ministre du Travail de l’époque, Kevin Flynn, et « le lire à la une d’un grand quotidien a véritablement aidé à mon avis ».

La prochaine étape

La fondation Atkinson continue de traiter ce projet de journalisme spécialisé comme un projet expérimental et rassemble des données dont son personnel analyse toujours les implications plus vastes.

Le travail de la fondation Atkinson illustre bien la complexité de tels projets. Comme Thompson le souligne, « cela n’était pas du contenu commandité ni un projet de communication ». De telles actions comportent aussi des risques, d’autres projets philanthropiques ayant suscité des questions épineuses de conflits d’intérêts.

Puisque le Toronto Star est une entreprise à but lucratif, la collaboration a été soigneusement structurée sous forme de contrat de service plutôt que d’accord de don ou de financement traditionnel. Puisque les employés du Toronto Star sont syndiqués, la section locale 87-M d’Unifor a aussi été consultée au sujet du poste.

Plus fondamentalement encore, Atkinson voit cet investissement comme un moyen et non une fin, selon Thompson : « Nous ne luttons pas pour le journalisme, nous luttons pour défendre les intérêts et les droits des travailleurs à faible revenu. » La Fondation investit dans les informations d’intérêt public pour veiller à ce tous les citoyens soient entendus. Et cela implique de continuer à évaluer « la valeur du soutien aux personnes qui recueillent les informations par rapport au soutien des personnes dont on parle aux informations ».

La Fondation voit toujours ce beat comme une « solution systémique à court terme », c’est-à-dire comme une mesure provisoire pendant que les médias se dotent de nouveaux modèles économiques qui ne se limiteront pas à remplacer les annonceurs par des donateurs.

Atkinson compte continuer à vérifier cette hypothèse.

Atkinson a participé au financement de la série « Le miroir éclaté » du Forum des politiques publiques, qui traite des conséquences à long terme des mutations dans les domaines des technologies numériques, des médias d’information et de la politique. De telles études montrent que les lacunes dans la couverture des dossiers d’intérêt public ne font que s’aggraver : la plus récente du FPP indique que la couverture des affaires municipales a diminué de 38 % en dix ans dans les petites et moyennes municipalités. Cette baisse attribuable aux compressions, aux fusions et aux fermetures d’organes de presse semble généralement conforme aux résultats d’une récente étude américaine sur les nouveaux « déserts médiatiques », qui se multiplient dans les régions à faible revenu.

Dans ces communautés sous-représentées dans les médias, des nouvelles ne sont pas rapportées, comme celle du décès récent d’un autre employé temporaire des propriétaires de Fiera Foods. À une vigile en sa mémoire, Deena Ladd du Workers’ Action Centre a cité le reportage de Mojtehedzadeh dans le Toronto Star pour relier cette tragédie privée à des questions d’intérêt public très sérieuses. Que le soutien philanthropique aux médias représente une solution temporaire ou une mutation structurelle, ces questions méritent certainement notre attention.

« Nous ne luttons pas pour le journalisme, nous luttons pour défendre les intérêts et les droits des travailleurs à faible revenu. »

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