Changer les règles du jeu pour le rendre plus sûr

Une fondation contribue à faire changer les règles du jeu et à rendre le sport national des Canadiens plus sécuritaire

Greg McCallum ne peut s’imaginer un hiver sans hockey.

Après avoir joué au hockey à Calgary presque toute sa vie, McCallum transmet maintenant son respect pour le sport à la génération suivante en agissant comme entraîneur de hockey auprès des jeunes. Cependant, dès le début de son mandat de cinq ans à titre de président de la Midnapore Hockey Association de Calgary en 2011, McCallum s’est retrouvé au cœur d’une controverse. Fallait-il interdire aux jeunes joueurs de faire des mises en échec? Une telle interdiction changerait un aspect fondamental du sport que McCallum, comme tant d’autres Canadiens, adore.

En juin 2013, Hockey Canada a effectivement adopté une politique interdisant les mises en échec dans les équipes pee-wee partout au Canada afin de prévenir les blessures, en particulier les commotions cérébrales.

Comment ce changement est-il survenu? En partie grâce au travail acharné d’une fondation privée.

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D’abord est venue l’idée…

En 2005, le docteur Ralph Strother, qui était alors agent de programme à la Max Bell Foundation de Calgary et est également un spécialiste de la médecine sportive, entendait de plus en plus souvent des parents de joueurs de hockey et des médecins du sport parler de la fréquence des commotions cérébrales chez les jeunes joueurs.

Strother a proposé au président de la Fondation, David Elton, de financer un projet de recherche dans le but de comprendre les liens entre les blessures et la pratique du hockey chez les jeunes.

Fondée en 1972, la Max Bell Foundation a versé au fil des ans plus de 82 millions de dollars à des organismes de bienfaisance canadiens s’intéressant à divers aspects des politiques publiques. Lorsque Strother lui a présenté son idée, Elton s’est d’abord montré réticent.

« Il était question d’enfants jouant au hockey, de parents et d’entraîneurs. En quoi cela relevait-il du domaine des politiques publiques? » Son opinion a toutefois changé lorsqu’il a pris connaissance des données.

À l’époque, on estimait que les blessures au hockey représentaient 10 % de toutes les blessures subies par les jeunes pratiquant un sport, et que les mises en échec étaient responsables de 45 % à 86 % des blessures subies par les jeunes joueurs de hockey. De plus, des rapports établissaient que 15 % de tous les traumatismes subis par les joueurs de hockey âgés de 9 à 16 ans étaient des commotions cérébrales.

« La santé et le bien-être des Canadiens sont souvent fonction des politiques et des programmes de divers types d’organismes non gouvernementaux. Hockey Canada est du nombre », signale Elton.

Préparer le terrain : la cueillette des données

En 2005, la Fondation a accordé un don à la Faculté de kinésiologie de l’Université de Calgary afin de mener un projet de recherche ayant pour but de déterminer si les risques de blessure et de commotion cérébrale sont différents dans les ligues de hockey pee-wee permettant les mises en échec (Alberta) et celles les interdisant (Québec).

Dre Carolyn Emery, qui est aujourd’hui doyenne associée (Recherche) de la Faculté de kinésiologie de l’Université de Calgary, a dirigé la recherche en coordination avec des chercheurs de l’Université McGill et de l’Université Laval. Les Instituts de recherche en santé du Canada ont aussi apporté une aide financière au projet.

De 2007 à 2009, des données sur les blessures subies par 2 154 joueurs faisant partie de 74 équipes pee-wee de l’Alberta et de 76 équipes pee-wee du Québec ont été recueillies dans le cadre du projet. Au terme de l’étude, les chercheurs ont conclu que le risque de blessure et de commotion cérébrale liée au sport est trois fois plus élevé pour les joueurs de hockey pee-wee faisant partie d’une ligue permettant les mises en échec que pour ceux jouant dans une ligue les interdisant.

Les chercheurs ont soutenu qu’un changement de politique sur les mises en échec permettrait de prévenir chaque année jusqu’à 1 500 commotions cérébrales et 5 000 blessures chez les 1112 ans. L’étude a aussi révélé qu’une exposition aux mises en échec à un jeune âge ne procure aucun effet protecteur plus tard. Afin de compléter l’étude sur la catégorie pee-wee, une comparaison avec l’incidence de blessures dans les équipes de hockey bantam (13-14 ans), où les mises en échec étaient permises, a été réalisée et a démontré que les taux de blessures étaient similaires dans les équipes du Québec et de l’Alberta.

Le rôle de la philanthropie organisée : ne pas se limiter au financement de la recherche

Grâce à ses expériences passées de financement d’initiatives axées sur les politiques publiques, la Max Bell Foundation savait que les rapports de recherche universitaire et les données validées n’ont à eux seuls qu’une influence limitée. Pour opérer un changement de politique efficace et durable, les parties concernées doivent avoir des occasions de dialoguer. Par conséquent, la fondation a encouragé les chercheurs à prévoir dans leur proposition un plan de communication des résultats de leur étude.

« Trop peu d’importance est accordée au transfert des connaissances », explique Elton. « Nous avons dit aux chercheurs : nous voulons que vous parliez avec les représentants de Hockey Canada… allez sur le terrain et parlez aux personnes qui prennent les décisions. »

Par conséquent, la Fondation a prévu des fonds pour permettre aux chercheurs de tisser des liens avec les principaux influenceurs, notamment les administrateurs du hockey, les entraîneurs et les médecins du sport, ainsi qu’avec les médias et les parents, durant et après la phase de recherche.

Les fonds destinés à l’établissement de relations ont permis à Dre Emery d’asseoir sa crédibilité auprès des personnes qu’il fallait rallier pour qu’un changement de politique survienne, et de gagner leur confiance.

« Cela représente une étape importante du processus qui est souvent négligée. Le transfert des connaissances prend du temps; il faut faire preuve de persévérance », souligne Elton.

Le catalyseur : parfois, le hasard fait bien les choses

Au début de 2011, alors que les données sur l’incidence des traumatismes cérébraux chez les joueurs de hockey pee-wee de l’Alberta et du Québec se frayaient un chemin dans les salles de congrès et de réunion des associations du secteur, l’icône du hockey Sidney Crosby a été écartée du jeu à la suite d’une commotion cérébrale.

« Ce concours de circonstances a été providentiel », souligne Elton.

Les commotions cérébrales de Crosby ont amené le public à s’intéresser davantage à cette question. L’effet conjugué des données de la recherche financée par la Fondation et des manchettes concernant le joueur étoile mis à l’écart du jeu a donné un coup d’accélérateur au réexamen des politiques applicables au hockey pee-wee.

La Max Bell Foundation a à nouveau joué un rôle clé en finançant la tenue, en mai 2013, d’une rencontre déterminante à laquelle Dre Emery et son équipe, Hockey Canada, les associations de hockey nationales, USA Hockey et des organismes communautaires ont participé.

Avec l’apport des participants à la rencontre, un document sur les risques liés aux mises en échec a été préparé et fourni à toutes les associations de hockey du Canada.

Hockey Alberta et Hockey Nova Scotia ont emboîté le pas au Québec et à la Colombie-Britannique en interdisant les mises en échec dans la catégorie pee-wee. À leur assemblée générale annuelle de juin 2013, les membres de Hockey Canada ont aussi voté en faveur de l’élimination des mises en échec chez les joueurs de niveau pee-wee. Toutes les provinces, à l’exception de la Saskatchewan, se sont prononcées en faveur de l’interdiction des mises en échec.

Effets durables

La lumière que le projet de recherche a jetée sur les conséquences des mises en échec chez les jeunes joueurs de hockey est encore visible des années plus tard. Des ligues de hockey bantam non-élites de l’Ontario et de la Colombie-Britannique ont proscrit les mises en échec. En avril 2016, l’association de hockey mineur d’Edmonton a également adopté un règlement interdisant les mises en échec dans les équipes bantam et midget.

Le financement de ce projet de recherche a aussi transformé la Max Bell Foundation.

« Ce projet nous a démontré l’importance de bien réfléchir aux résultats recherchés et à ce à quoi nous voulons qu’ils servent. Afin de favoriser l’atteinte des objectifs des projets, nous intégrons maintenant les communications et le transfert des connaissances aux budgets et aux programmes que nous finançons », explique Elton.

De plus, la Fondation adhère encore plus à l’idée que les politiques favorisant le mieux-être ne relèvent pas strictement des gouvernements.

« Ce projet nous a mieux fait apprécier que les gouvernements ne sont pas les seuls à adopter des politiques d’intérêt public… des commissions scolaires, des associations nationales, des associations de sport et de loisirs ont aussi une incidence sur tous les aspects de notre vie », affirme Elton.

« Aujourd’hui, nous cherchons à accorder ce type de dons. »

« Si vous m’aviez posé la question avant que je connaisse les données scientifiques présentées par Dre Emery, j’aurais été contre l’abolition des mises en échec dans la catégorie pee-wee », explique Greg McCallum de la Midnapore Hockey Association. En fait, il souligne qu’il aurait plutôt défendu l’idée qu’il fallait devancer l’âge auquel les mises en échec sont permises au lieu de le repousser. Mais il n’est plus de cet avis.

« C’est l’une de ces choses qui a été très très bien exécutée. Très bien conçue. Nous avons utilisé la science, nous nous sommes appuyés sur les données expérientielles. Nous avons obtenu des commentaires des joueurs, des anciens joueurs, du milieu médical… Je ne changerais absolument rien. C’était la chose à faire et elle a été faite à point nommé », ajoute McCallum.

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