Aquahacking

Une fondation mène la discussion sur l’eau douce afin de réorienter les politiques publiques en matière d’environnement

Louis-Alexandre et Philippe, les benjamins de la famille de Gaspé Beaubien, savent que les Canadiens sont les gardiens de certaines des plus grandes masses d’eau douce dans le monde.

Lorsque leurs grands-parents Nan-b et Philippe II de Gaspé Beaubien leur ont demandé quel est le plus grand enjeu de leur époque, ils n’ont pas hésité : la conservation et l’accessibilité de l’eau. Guidée par les petits-enfants, la famille de Gaspé Beaubien a décidé de s’intéresser, par l’entremise de sa fondation, aux enjeux de l’eau en mettant l’accent sur certains des grands cours d’eau du Canada, comme la rivière des Outaouais et le fleuve Saint-Laurent.

En faisant appel à une approche novatrice afin de tenir des rencontres, de dialoguer et d’entretenir des contacts avec des dirigeants politiques, des experts en travail sur le terrain, des spécialistes de l’eau, des ONG, des municipalités, des organismes régionaux et d’autres parties prenantes, la Fondation de Gaspé Beaubien a favorisé l’adoption d’une vision commune de la protection de la rivière des Outaouais en 2015 et du fleuve Saint-Laurent en 2016.

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Susciter une vague de soutien : la campagne de mobilisation de la Fondation pour la rivière des Outaouais

Inspirés par le travail de Robert F. Kennedy Jr. au sein de l’organisme Riverkeeper, qui se consacre à la protection de la rivière Hudson, les petits-enfants souhaitaient collaborer avec un organisme canadien homologue. Or, il se trouve qu’il y en a deux au Canada. L’un est voué à la protection de la rivière Fraser et l’autre, Sentinelle Outaouais, s’emploie à protéger la rivière des Outaouais.

La Fondation s’est associée à Sentinelle Outaouais en tant qu’experte sur le terrain pour mettre sur pied un projet pilote visant la rivière des Outaouais. Les partenaires ont découvert qu’il n’existait aucune entente de gestion de la rivière et que les deux provinces, le Québec et l’Ontario, et les quelque 200 municipalités situées le long de la rivière ne communiquaient pas entre elles. Faute d’une vision commune, celles-ci travaillaient souvent à contre-courant les unes des autres.

La Fondation et Sentinelle Outaouais ont employé une approche de mobilisation « ascendante et descendante » qui a entraîné l’élaboration d’une stratégie pour la tenue du premier sommet AquaHacking. Non seulement ce sommet a porté sur les enjeux critiques entourant la rivière, mais la Fondation y a aussi intégré un hackathon, une compétition de programmation qui a donné naissance à des solutions technologiques innovantes à un ensemble prédéfini de problèmes concrets. Le sommet a été mis au point par un comité consultatif formé de 23 parties prenantes et décideurs, dont des maires de l’Ontario et du Québec, des représentants de nombreux groupes communautaires ainsi que des délégués des ministères de l’Environnement du Québec et de l’Ontario et d’Environnement Canada.

Le comité consultatif a rédigé une déclaration présentant une vision collective pour l’avenir de la rivière des Outaouais. Cette déclaration expliquait aussi comment les partenaires comptaient travailler ensemble à l’élaboration d’une stratégie intégrée pour la protection de la rivière.

Les efforts de la Fondation ont engendré un accord inédit pour la création d’un comité conjoint Ontario-Québec sur la gestion de l’eau ainsi que la Déclaration de Gatineau : Vers une approche intégrée de la gestion durable de l’eau du bassin de la rivière des Outaouais, qui jouit de l’appui sans réserve des ministres de l’Environnement de l’Ontario et du Québec.

Attirer l’attention sur le fleuve Saint-Laurent

Après le succès du premier sommet AquaHacking, la Fondation a choisi de s’intéresser à la protection du fleuve Saint-Laurent, qui a aussi connu son lot de problèmes.

En faisant appel à la même approche ascendante et descendante, la Fondation a commencé afin d’amener les parties prenantes à participer à un examen de quatre grandes questions touchant le fleuve : l’adaptation aux changements climatiques, les déversements et les débordements, l’accès au fleuve et la préservation de l’eau à l’aide de moyens technologiques novateurs et ingénieux.

En 2016, alors le gouvernement provincial réécrivait la stratégie québécoise de l’eau, son processus de consultation faisait l’objet de critiques de la part d’organismes communautaires, qui jugeaient que celui-ci ciblait seulement certains groupes. Le directeur des opérations de la Fondation, Sandro Di Cori, souligne que la perception dans le milieu de la protection de l’environnement et de l’eau était que le gouvernement allait « chercher les opinions dont il avait besoin au lieu de tenter d’obtenir un portrait global ».

Afin de changer cette perception, le ministère de l’Environnement du Québec a dévoilé la Stratégie québécoise de l’eau 2017-2032 au Sommet Aqua Hacking de 2016 et y a lancé une consultation publique en ligne sur la future stratégie.

Une démarche ouverte et inclusive

Qu’est-ce qui distingue le processus de mobilisation de la Fondation? Qu’est-ce qui a suscité en si peu de temps une réorientation des politiques publiques en environnement?

Selon Di Cori, la réponse comporte deux volets.

Premièrement, l’approche ouverte et inclusive que la Fondation a adoptée afin de mobiliser les décideurs, qu’elle définit comme « toute personne jouant un rôle au sein d’une organisation ». Par exemple, la rivière des Outaouais s’étend sur 1 271 kilomètres et traverse 200 municipalités dans deux provinces. Les représentants de la Fondation ont rencontré en personne les maires des 200 municipalités. Ils ont aussi monté méthodiquement une liste d’invités au sommet en s’adressant directement à chacun des invités pressentis.

Dans le cas du fleuve Saint-Laurent, les représentants de la Fondation ont fait des efforts pour parler à des représentants de tous les paliers de gouvernement, aux spécialistes des politiques, aux chefs de file de l’industrie, aux responsables des usines de traitement des eaux, aux dirigeants d’organismes non gouvernementaux, aux experts en travail sur le terrain et à de nombreuses autres personnes. À chacune de leurs rencontres avec des parties prenantes, ils ont cherché à véhiculer un message positif au sujet de l’importance de protéger le fleuve Saint-Laurent.

Deuxièmement, la capacité de la Fondation d’examiner la question de la conservation de l’eau en adoptant une perspective globale. La plupart des organisations « ont un intérêt direct ou s’intéressent à un enjeu précis relié à la protection d’un cours d’eau », indique Di Cori. La Fondation n’est liée à aucun enjeu précis (comme la pollution ou l’habitat des poissons) et ne dépend d’aucun cycle électoral, ce qui lui donne la liberté d’adopter une vue globale. Dans le cas de la rivière des Outaouais, « nous avons été en mesure de rallier un grand nombre de personnes, car nous nous entendons tous sur le fait que la rivière est importante… », déclare Di Cori. « La plupart des organisations, dit-il, sont absorbées par les détails, alors que nous regardons toute la forêt plutôt qu’un seul arbre. »

Conjuguer conservation de l’eau et innovation technologique

Puisque l’inspiration venait des membres les plus jeunes de la Fondation de Gaspé Beaubien, celle-ci a voulu trouver un moyen inventif de miser sur les technologies pour favoriser la naissance d’idées créatives. Le concept qui a été proposé est celui d’un hackathon. Les hackathons sont fréquents aux États-Unis, mais sont moins connus au Canada. La Fondation a vu dans ce concept la possibilité de susciter la participation de toutes les parties prenantes, notamment des jeunes, d’une manière apolitique et rassembleuse.

Au cours de la première année, la Fondation a mis au point un processus ouvert dans le cadre duquel des citoyens ont recensé 153 problèmes liés à la rivière qu’ils jugeaient importants. La Fondation a ensuite invité des équipes de programmeurs issus de différentes universités et sociétés technologiques à mettre au point des solutions. Des professionnels d’IBM ont contribué à l’établissement d’une cartographie des problèmes et des mentors ont ensuite été jumelés à chacune des équipes participantes. Au cours des trois mois précédant le sommet, les dix-huit équipes ont travaillé à la conception d’applications Web pour chacun des 18 problèmes. Au sommet, dix idées ont été présentées à un jury composé de sommités, qui a sélectionné les trois équipes finalistes qui ont remporté un prix.

La Fondation a aidé ces trois équipes finalistes à développer leurs solutions. L’une de celles-ci est l’appli River Ranger, qui permet à tout citoyen de prendre en photo un problème détecté le long de la rivière, comme un déversement, de l’érosion ou des poissons morts. La photo est ensuite géolocalisée, puis envoyée à l’organisme d’intervention local approprié. Une autre solution fait appel à la technologie des drones pour recueillir des échantillons d’eau à des endroits inaccessibles afin d’en faire l’analyse.

Prochaines étapes

La Fondation de Gaspé Beaubien se voit maintenant comme une intendante des ressources en eau douce du Canada. « Nous devons poursuivre nos efforts de sensibilisation; les gens doivent connaître la situation de l’eau. C’est ainsi qu’ils seront motivés à agir et à s’impliquer », déclare Di Cori.

La Fondation est plus que jamais convaincue de l’efficacité de son approche ascendante-descendante ouverte et inclusive pour susciter la participation de toutes les parties prenantes. Elle compte élargir ses partenariats afin de rallier des organisations des États-Unis en vue du prochain Sommet AquaHacking, qui attirera cette fois l’attention sur le lac Érié.

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